
Henri Giraud, de souche alsacienne, est né à Paris. Il est diplômé de l’École militaire de Saint Cyr, en 1900 il rejoint un corps de troupe. Il a servi en Afrique du Nord, jusqu’à son affectation en France, en 1914 lors de la Première Guerre mondiale, et y commande le 4e régiment de zouaves. Sérieusement blessé au combat du fait d’une pleurésie purulente, il est capturé le 30 août 1914 à la bataille de Guise, mais s’échappe deux mois plus tard de l’hôpital d’Origny-Sainte-Benoite avec le capitaine Charles Schimtt, et rentre en France par les Pays-Bas, grâce au réseau établit par le docteur Frère qui fut chirurgien à l’hôpital de Bruxelles.
Le 30 aout 1914 il rejoint La Haye et se met en correspondance avec le colonel Desprez, nouvel attaché militaire français. Ce dernier l’envoie en Angleterre avec Charles Schimtt rencontré par hasard dans une gare en Hollande et y rejoint un ami, le capitaine Wallner, du service de renseignements français. Par la suite ils rejoignent la France sur le croiseur ramenant en France Théophile Delcassé ministre des Affaires étrangères avec M. Bark, ministre des Finances de Russie. Il retourne au front et en 1917 il participe à la Bataille du Chemin des Dames et à la prise du fort de Malmaison.
Giraud sert ensuite avec les troupes françaises à Constantinople, sous le général Franchet d’Esperey. Puis il est au Maroc sous les ordres du maréchal Lyautey et participe à la guerre du Rif. Il est professeur à l’École de Guerre en 1927 et général de brigade en 1930.
En 1933 il est muté au Maroc pour y combattre la résistance berbère aux abords du Tafilalet et dans le djebel Sargho. Il obtient la Légion d’honneur. Il devient en 1936 commandant militaire de Metz, puis commandant de la 3e armée, à ce titre il est le supérieur hiérarchique du colonel de Gaulle, commandant le 507e régiment de chars de combat.
Quand la Seconde Guerre mondiale commence, Giraud est membre du Conseil supérieur de la guerre. Il y désapprouve la tactique préconisée par le lieutenant-colonel Charles de Gaulle d’emploi offensif des blindés en formations groupées pour percer les lignes ennemies. Les carrières de Giraud et de de Gaulle se croisent à plusieurs reprises avant la guerre, notamment au cours du commandement du 507e RCC à Metz par de Gaulle, au cours desquelles ce même de Gaulle doit subir les sarcasmes de Giraud sur l’efficacité des chars de combat.
Le 10 mai 1940, Giraud commande la 7e Armée qui doit, dans le cadre du plan Dyle-Bréda, atteindre le plus vite la Hollande. Il parvient à retarder les troupes allemandes à Bréda le 13 mai. Plus tard, il prend le commandement de la 9e armée. Mais c’est lorsqu’il essaie de bloquer l’attaque blindée allemande par les Ardennes, qu’il est capturé par l’ennemi à Wassigny par le général von Kleist le 19 mai. Il est d’abord conduit près de Vervins, puis à Bonn avec son officier d’ordonnance, le lieutenant Tannery. Rapidement, il est envoyé seul en Silésie.
Il est interné au Königstein près de Dresde, employé au centre d’internement de haute sécurité pour les prisonniers de guerre de marque, nommé aussi « la Bastille de Saxe ». Son logement est composé deux pièces, au second étage d’un bâtiment dominant à pic la cour intérieure, avec de petites fenêtres grillagées.
Lors de son arrivée, le commandant de la forteresse, le général Genthe, lui indique qu’il est emprisonné « en représailles, pour la conduite inqualifiable qu’a tenue en 1918 le maréchal Foch vis-à-vis du lieutenant-colonel von Gersdorf ».
Un complot se forme pour le faire évader. Le général Mesny (assassiné par la suite du fait de son aide à l’évasion du général), le général Mast (qui prévint sa femme de son intention d’évasion), son ex-chef d’état-major, le général Baurès, le général Le Bleu, le général Joseph de Verdilhac et le seul colonel de la forteresse, l’aident à s’évader. Giraud prépare soigneusement son évasion pendant deux ans. Il pratique l’allemand et apprend par cœur une carte des abords de la forteresse. Le 17 avril 1942, il se laisse descendre le long de la falaise de la forteresse de montagne. Il avait rasé sa moustache, s’était coiffé d’un chapeau tyrolien et voyage jusqu’à Schandau pour y rencontrer son contact du SOE. Par diverses ruses, il atteint la frontière suisse, après un périple rocambolesque de 800 km en chemin de fer, il arrive en Alsace le 19 avril 1942 et par la suite rejoint Vichy, en France.
L’évasion de Giraud est bientôt connue en France. Hitler entre dans une violente colère. Himmler ordonne à la Gestapo de l’assassiner. Pierre Laval et Abetz essaient vainement et à plusieurs reprises de persuader Giraud de retourner en Allemagne. Lors d’une entrevue avec Abetz à Moulins, à la Ligne de démarcation, Giraud déclare qu’il n’accepterait de rentrer en Allemagne qu’à une seule condition : que le Reich libère les 500 000 prisonniers mariés. Cependant, il signe, le 4 mai 1942, une lettre au maréchal Pétain, dans laquelle il l’assure de sa volonté de ne pas aller à l’encontre de l’action de son gouvernement, promesse qu’il ne tiendra pas du fait qu’en juin 1942, le chef du Gouvernement, Pierre Laval, dans un discours radiodiffusé proclama « sa foi en la victoire de l’Allemagne ».
Giraud s’installe en zone sud, dans une propriété familiale où la police de Laval le fait surveiller, ce qui ne l’empêche pas de prendre des contacts avec diverses personnalités françaises et américaines, en vue d’une reprise de la guerre par l’armée d’armistice auprès des Alliés.
Lorsque les Alliés envisagent un débarquement en Afrique du Nord, leurs dirigeants, décidés à écarter de Gaulle, et incertains de l’accueil que leurs réserveraient les généraux vichystes, cherchent un général français prestigieux pour prendre le commandement de l’armée d’Afrique. Sur la suggestion de Lemaigre Dubreuil, qui avait servi sous ses ordres, des contacts sont pris par des agents consulaires américains avec le général. Celui-ci accepte de participer à l’Opération Torch à condition que le débarquement ait lieu simultanément au sud de la France et en Afrique du Nord et qu’il en soit le commandant en chef. On lui fait finalement admettre un débarquement qui aurait lieu en Afrique du Nord. Giraud désigne comme ses représentants sur place le général Charles Mast à Alger et le général Béthouart au Maroc. Mais sa requête d’exercer le commandement inter-allié n’a pas de suite.
Quelques mois plus tard, Giraud quitte secrètement la France, en vue de participer à l’opération Torch. C’est le Seraph, submersible britannique, qui l’embarque au Lavandou et le transporte à Gibraltar, le 7 novembre 1942. Il y apprend alors que le débarquement Allié en Afrique du Nord, qu’il avait demandé à diriger, sera commandé par le général Eisenhower. Giraud impose à ce sujet à Eisenhower une longue discussion. Le lendemain il est décidé que le général Eisenhower gardera le commandement en chef des troupes anglo-américaines, en cours de débarquement, jusqu’à ce que celui-ci soit achevé. Les troupes françaises ne recevrons d’ordres que du général Giraud, compromis qui sera efficace par la suite pour toute la campagne de Tunisie.
400 résistants français occupent, dans la nuit du 7 au 8 novembre, les points stratégiques d’Alger, et arrêtent les plus hauts dirigeants civils et militaires vichystes, tels que le général Juin et l’amiral Darlan. L’un de ces résistants lance de Radio-Alger un appel au nom du général Giraud incitant à la rentrée en guerre et se terminant par la phrase « Un seul but la Victoire ». Celle-ci devient la devise de Giraud jusqu’à la Libération, et sert de titre à ses Mémoires.
À la suite de quoi, les régiments vichystes perdent leur temps à reconquérir Alger contre les résistants français, au lieu d’attaquer les forces de débarquement alliées sur les plages. Ainsi ces dernières peuvent-elles débarquer, encercler Alger presque sans opposition, et obtenir la reddition de la garnison vichyste à 17 h 30, le même jour.
Giraud n’arrive à Alger que le 9 novembre, dans l’après-midi, alors qu’en son absence, le général Clark avait commencé à traiter avec Darlan pour obtenir la fin des combats à Oran et au Maroc. Il fit préalablement redécorer le sous-marin britannique qui le transportait pour lui faire arborer des couleurs françaises. Les troupes françaises de Vichy combattent les forces alliées pendant trois jours, jusqu’à ce que l’amiral Darlan ait été obligé par Clark de leur ordonner un cessez-le-feu.
Darlan, ayant alors pris la direction politique de l’Afrique française du nord et de l’A.O.F. avec le soutien de Roosevelt, nomme Giraud commandant de ses troupes. Giraud, après son refus de prendre part à l’opération Torch, avait sans doute perdu une bonne part de la confiance des Américains. Mais Darlan ne pouvait pas fédérer tous les mouvements sous son seul nom, vu son appartenance au gouvernement de Vichy, et son titre officieux de dauphin de Pétain. Darlan entreprend de maintenir le régime de Vichy, avec ses lois d’exclusion et ses camps de concentration. Le Comité national français de Londres refuse de reconnaître ce Haut-commissariat de France en Afrique.
Le 24 décembre 1942, Fernand Bonnier de La Chapelle assassine Darlan et Giraud insiste pour que Bonnier soit rapidement exécuté. Les membres vichystes du Conseil impérial l’élisent, sans opposition, haut-commissaire pour succéder à Darlan. Giraud garde alors le même adjoint que son prédécesseur, le général Bergeret, ancien ministre de l’Air de Pétain.
Simultanément, il fait rapidement ouvrir une nouvelle enquête sur le meurtre de Darlan. Il ordonne, ce que Darlan n’avait pas osé faire, l’arrestation, le 30 décembre 1942, de vingt-sept chefs de la résistance française du 8 novembre, qui avaient permis le succès du débarquement allié, dont Henri d’Astier de la Vigerie. Ils sont envoyés quelque temps en internement dans le Sahara.
Il maintient, à son tour, le régime de Vichy dans le camp Allié, y compris ses lois d’exclusion, et les internés de Vichy dans les camps de concentration du Sud, en dehors de toute pression allemande. Il aggrava même ce régime en interdisant l’accès des officiers et soldats juifs aux unités combattantes, au détriment des besoins pressants de l’armée d’Afrique, pour les empêcher d’utiliser ultérieurement leurs décorations, leurs blessures ou autres titres militaires pour récupérer leur citoyenneté française.
Le général de Gaulle (à droite) serrant la main de Henri Giraud, devant Roosevelt et Churchill (conférence d’Anfa, 14 janvier 1943).
Giraud participe à la Conférence de Casablanca (1943) (dite aussi « Conférence d’Anfa »), et est contraint, après quelques mois, de faire relâcher les chefs de la résistance qu’il avait déportés dans le sud algérien, puis de libéraliser le régime en Afrique du Nord, sous l’influence de Jean Monnet. Le 14 mars 1943, il prononce ce qu’il qualifie lui-même ironiquement de « premier discours démocratique de sa vie », rédigé par Monnet. Il y renie Pétain et la Révolution nationale. Cependant, il faut attendre son éviction en octobre pour que la citoyenneté française soit restituée aux Juifs d’Algérie.
Le général Giraud obtient de Roosevelt l’équipement de plusieurs divisions françaises en matériel américain.
En juin 1943, il devient avec Charles de Gaulle l’un des co-présidents du Comité français de la Libération nationale (CFLN), destiné à unir la totalité des forces françaises en guerre. Mais la collaboration des deux généraux au sein de cet organisme est jalonnée de différends parfois graves, à l’occasion desquels Giraud, chaque fois qu’il est mis en minorité, se réclame du soutien personnel des autorités américaines. En juillet 1943, Giraud commet l’erreur de se rendre longuement aux États-Unis, permettant à de Gaulle de multiplier les ralliements en son absence.
Par la suite, de Gaulle consolide sa position politique aux dépens de Giraud, qui doit quitter le CFLN, tout en restant commandant en chef, lors de l’alignement de la composition du Comité sur celle de l’Assemblée consultative provisoire.
Pierre Pucheu, ancien ministre de l’Intérieur de Pétain, a fui la France à travers l’Espagne et a écrit à Giraud, qu’il avait préalablement rencontré à Lyon, pour demander à venir au Maroc s’engager comme officier de réserve dans une unité combattante. Giraud lui a donné son accord par une lettre du 15 février 1943, à condition que Pucheu prenne un nom d’emprunt et s’abstienne de toute activité politique. Il lui a fait adresser à cet effet un sauf-conduit par l’un de ses collaborateurs, le colonel Malaise. C’est ainsi que Pucheu est arrivé, au début de mai 1943, en Afrique du Nord. Mais, une semaine plus tard, le 12 mai 1943, le même Giraud le fait placer en résidence surveillée. Pucheu lui adresse alors une seconde lettre de protestation à laquelle il n’obtient pas de réponse.
Peu après, le 30 mai, de Gaulle arrive à Alger et constitue avec Giraud le Comité Français de la Libération nationale dont il prend progressivement le contrôle. La liberté de la presse alors rétablie permet aux journaux gaullistes et communistes de dénoncer ouvertement ceux qui ont collaboré avec l’ennemi. C’est ainsi qu’une campagne est lancé contre Pucheu par le journal clandestin « Combat » le 15 mai 1943, puis relayée en force par les médias communistes. C’est alors que le CFLN décide de procéder à l’épuration des collaborateurs, et de faire traduire Pucheu devant un tribunal militaire, le 4 mars 1944, sans que Giraud, qui en fait partie et l’a fait venir en Afrique du Nord, ne proteste.
Par la suite, appelé par la défense à déposer au procès Pucheu, non seulement Giraud ne l’a pas défendu, mais de plus il a justifié la violation de ses engagements envers l’accusé, lors de sa mise en résidence surveillée : il a d’abord avancé le fait que celui-ci serait arrivé en pleine bataille de Tunisie, alors que celle-ci aurait été « indécise », et qu’il ne pouvait alors tolérer aucune agitation à l’arrière. Cette affirmation était inexacte car la campagne de Tunisie était si peu « indécise », lors de la mise en résidence surveillée de Pucheu le 12 mai, que cette campagne allait se terminer le lendemain 13 mai. La deuxième justification de sa mesure par Giraud est plus sérieuse : il affirme, en effet, avoir reçu des informations relatives à la responsabilité de Pucheu dans des arrestations d’otages, qu’il ne pouvait vérifier. Giraud demande cependant à de Gaulle de sursoir à l’exécution, ce que celui-ci ne peut accepter. Le comportement de Giraud dans cette affaire contribue à lui faire perdre des soutiens au sein de son entourage militaire.
Giraud a définitivement perdu la confiance du Comité, après plusieurs incidents, notamment lorsqu’il lui a caché jusqu’à la dernière minute son projet de libération de la Corse.
Le 9 septembre 1943, Giraud reçoit un télégramme de la Résistance corse ainsi libellé : « Ajaccio s’est soulevé. On se bat à Bastia », qui réclamait de l’aide. Giraud a cette phrase sur-le-champ : « Les braves gens ! On ne peut pas les laisser tomber. » Il passe outre au général Eisenhower, dont les plans n’intégrent pas la libération de la Corse, et envoie les forces régulières disponibles prêter main-forte aux insurgés.
Le 13 septembre 1943, Giraud mène le débarquement en Corse avec succès, en liaison avec les résistants corses. Mais il laisse, à l’issue de cette opération, le Front national, groupe de résistance à orientation communiste, prendre le contrôle de l’île. Ce qui fait encourir à Giraud les critiques de l’ensemble des commissaires. Il perd la co-présidence du CFLN en novembre 1943, tout en restant le commandant en chef des forces françaises.
Giraud, par la suite, conserve à son usage exclusif l’ex-service de renseignements de Vichy, indépendamment du CFLN. Comme, avant novembre 1942, les membres de ce service se sont essentiellement consacrés à la chasse aux résistants, il parait difficile de les laisser maintenant opérer en France occupée, sans contrôle du CFLN.
Le CFLN doit donc retirer à Giraud son poste de commandant en chef des forces françaises. Giraud refuse alors d’accepter le poste d’inspecteur général des armées qui lui est proposé, et choisit de se retirer.
Le 28 août 1944, alors que le CFLN, devenu Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) est installé à Paris, Giraud survit à une tentative d’assassinat de la part de l’un des soldats indigènes de sa garde, en Algérie. Blessé, il ne peut assister aux célébrations qui accompagnent la libération de la France.
Giraud est élu en juin 1946 à l’Assemblée constituante française comme représentant du Parti républicain de la liberté, et participe aux discussions sur l’élaboration de la Constitution de la Quatrième République, mais finalement sans l’approuver. Il est resté membre du Conseil supérieur de la Guerre jusqu’au 15 décembre 1948 et reçut la médaille militaire, le 10 mars 1949, pour son évasion et ses états de service à Alger de 1942 à 1944.
Il publie deux livres de souvenirs, Mes évasions, en 1946, et Un seul but, la victoire 1942-1944, en 1949.
Henri Giraud meurt à Dijon le 11 mars 1949, à l’âge de 70 ans. Il repose aux Invalides.
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