Rue Francisco Ferrer

 A l’intersection de la grand’route et de la route des Ecoles, précédemment du Bon-Pasteur, deviendra la rue Francisco Ferrer, qui était ouverte dans les premières années du XXème siècle.

Francisco Ferrer :

 Francisco Ferrer Guardia naquit le 10 janvier 1859, à Alella, près de Barcelone. Ses parents, des cultivateurs aisés, étaient foncièrement catholiques et monarchistes. Ils eurent quatorze enfants ; Francisco fut le treizième. Il garda un mauvais souvenir de son école primaire qui était plus sale et plus sombre que l’écurie paternelle. A l’âge de quatorze ans, il quitta sa famille et fut placé chez un minotier barcelonais dont les opinions républicaines l’influencèrent profondément. Il lut beaucoup et s’intéressa de plus en plus aux problèmes de son temps. Il commença alors à fréquenter les milieux socialistes et surtout anarchistes. En 1879, il entra comme contrôleur à la Compagnie des chemins de fer. Au cours d’un voyage, il fit la connaissance d’une jeune femme qui allait devenir son épouse et lui donner plusieurs enfant. En 1884, il adhéra à la franc-maçonnerie. Deux ans plus tard, il, prit part à la tentative insurrectionnelle du général républicain Villacampa qui échoua lamentablement. Obligé de s’exiler, il se réfugia à Paris. Pour gagner sa vie, il fut représentant en vins, restaurateur, puis donna des leçons particulières d’espagnol.

 En 1890, il s’affilia au Grand Orient de France et milita activement au sein de la libre pensée. Il se lia d’amitié avec Charles Malato, Jean Grave et Sébastien Faure. L’ère des attentats anarchistes allait bouleverser son existence. "C’était un homme doux, tranquille et simple" écrivit à juste titre Jean Grave, habituellement plutôt avare de compliments. Après l’expérience malheureuse qui l’avait contraint à quitter son pays natal, Francisco Ferrer était vite revenu de ses illusions. Il avait longuement réfléchi au problème de la fin et des moyens. Pacifique et tolérant, il était partisan d’une évolution progressive de la société par le développement de l’éducation. Il réprouvait la violence aveugle et ne pouvait donc admettre la "propagande parle fait".

 Son épouse, qui ne partageait pas ses opinions, lui reprochait de continuer à fréquenter des militants révolutionnaires en cette période agitée. Sans affinités, très éprouvé par la mort rapprochée de deux enfants, le couple décida de se séparer, en décembre 1893. Mais Madame Ferrer supporta mal cette rupture. Dans un moment de désespoir, elle tira trois coups de revolver sur son mari qui fut légèrement blessé et hospitalisé. La presse s’empara évidemment de l’affaire mais la relégua au second plan quelques jours plus tard, après l’assassinat du président Carnot.

 En 1895, Francisco Ferrer donna régulièrement des cours d’espagnol dans plusieurs établissements publics, notamment au lycée Condorcet. Il publia aussi un manuel, l’Espagnol pratique (libr. Garnier), qui fut fort apprécié et servit de modèle à diverses méthodes d’enseignement des langues vivantes. S’intéressant de plus en plus aux questions pédagogiques, il fit la connaissance de Paul Robin et fut enthousiasmé par sa conception de l’éducation intégrale. En 1901, nanti d’un important héritage que lui avait légué une de ses anciennes élèves, il décida de retourner en Espagne et d’y fonder une école primaire moderne.

 Il loua et aménagea un ancien couvent, à Barcelone. Son projet prit rapidement forme. Ce n’était pas une mince affaire dans ce pays alors sous-développé, qui comptait un nombre impressionnant d’illettrés, et où l’Eglise catholique avait longtemps conservé le monopole de l’enseignement. En quelques semaines, Francisco Ferrer multiplia les contacts dans les milieux intellectuels et au sein du mouvement ouvrier, déjoua l’attention des autorités civiles et religieuses, surmonta tous les obstacles administratifs et rassembla une équipe de collaborateurs dévoués.

 "L’Ecole moderne", tel était son nom, ouvrit ses portes le 8 octobre 1901. Elle accueillit trente élèves : douze filles et dix-huit garçons. Il y en eut soixante-dix au mois de décembre, quatre-vingt six le mois suivant. Cette progression inattendue des effectifs posa quelques problèmes mais assura la réussite de l’entreprise.

 Il faut tout d’abord signaler que l’Ecole moderne ne fut pas gratuite car elle ne disposait d’aucune subvention publique ou privée. Pour être viable, elle devait donc être rentable. En fixant un prix de pension uniforme, elle risquait néanmoins d’aboutir à une sélection par l’argent et d’écarter les enfants issus des milieux les plus défavorisés, ce qui était évidemment contraire à sa vocation. Elle résolut le problème en demandant aux familles une contribution financière proportionnelle à leurs ressources, même si cette somme ne pouvait avoir qu’une valeur symbolique. A chacun selon ses moyens...

 L’Ecole moderne fut mixte, comme l’orphelinat de Cempuis et "La Ruche". La coéducation des sexes représentait une innovation particulièrement audacieuse dans ce pays latin et très chrétien, où la pruderie était de mise. Francisco Ferrer dut vaincre bien des réticences à ce sujet, dans son propre entourage, mais il resta intraitable et finit par obtenir gain de cause.

 L’Ecole moderne fut aussi laïque. Son fondateur évita cependant d’utiliser cet adjectif : d’une part, pour ne pas entrer immédiatement en conflit avec les autorités ecclésiastiques toutes puissantes ; d’autre part, parce qu’il condamnait la fausse neutralité de l’école républicaine dominée par l’Etat. Comme tous les pédagogues libertaires, il se méfiait autant des prêtres que des "hussards noirs de la République" bourgeoise. Depuis son séjour en France, l’influence des uns et des autres lui paraissait également pernicieuse.

 Il prônait une éducation rationnelle, voire rationaliste, et on lui a quelquefois reproché de faire une part trop grande à la science.

 A L’Ecole moderne, les enfants jouissaient d’une grande liberté de parole et de mouvement. Ils étudiaient pour leur plaisir, selon leur rythme, dans une ambiance sereine d’où était exclue toute forme de compétition. Il n’y avait d’ailleurs ni examens ni classements, ni récompenses ni punitions. Le travail collectif, discrètement encouragé, se traduisait par la constitution de petites équipes hétérogènes qui développaient l’esprit de solidarité : les plus grands épaulaient les plus petits, les plus doués aidaient ceux qui l’étaient moins. Pour personnaliser ce soutien et affermir le sens des responsabilités, ces équipes étaient elles-mêmes fractionnées en couples d’enfants. Les collaborateurs de Francisco Ferrer intervenaient le moins possible, laissant aux élèves le soin de faire le premier pas et de les solliciter. Leurs relations étaient à la fois empreintes de respect mutuel et de cordialité. Les cours, vivants et variés, ne duraient jamais plus d’une heure ; ils se déroulaient souvent sous la forme de dialogues plus ou moins improvisés et alternaient avec des travaux pratiques. Une grande place était aussi accordée aux activités manuelles (jardinage, nettoyage, bricolage), à l’éducation physique, à la musique et aux excursions.

 De 1901 à 1906, Francisco Ferrer fit paraître un Bulletin de l’Ecole moderne imprimé sur seize puis vingt-quatre pages, la collection compta soixante-deux livraisons. On y trouvait des articles de fond à caractère pédagogique et social, des informations diverses, les rédactions des meilleurs élèves. Francisco Ferrer mit également sur pied une maison d’édition qui publia, au bout d’un an, plusieurs manuels scolaires, des livres pour enfants et quelques ouvrages scientifiques. Conçus par ses collaborateurs ou des amis étrangers, ces volumes présentaient un grand intérêt pédagogique. Ils eurent beaucoup de succès, d’autant plus qu’ils ne coûtaient pas cher. Un manuel de lecture fut ainsi tiré à dix mille exemplaires et rapidement épuisé. Les aventures de Nono, livre de Jean Grave, firent l’objet de deux éditions successives. Au total, L’Ecole moderne édita une trentaine d’ouvrages. Parallèlement, elle développa des activités culturelles. Véritable Université populaire, elle organisa avec succès des conférences et des cours du soir à l’intention des adultes. Elle mit ses locaux et sa bibliothèque à la disposition des syndicats ouvriers. Sans s’occuper directement de politique, elle devint bientôt un puissant foyer d’opposition et le symbole de la subversion. A ce titre, elle ne tarda pas à inquiéter sérieusement les autorités civiles et religieuses. Il est vrai que son exemple était contagieux et commençait à se répandre dans toute l’Espagne.

 Le geste fortuit d’un jeune exalté allait permettre de briser cet élan. Le 31 mai 1906, une bombe fut jetée sur la voiture royale lors du mariage d’Alphonse XIII, à Madrid. Elle manqua son but mais fit de nombreuses victimes. L’auteur de l’attentat, Mateo Morral, avait été bibliothécaire à "L’Ecole moderne". Quelle aubaine ! Il n’en fallut pas plus pour arrêter Francisco Ferrer, l’accuser d’être l’instigateur de cet acte terroriste et fermer aussitôt son établissement. En dépit de nombreuses protestations, il resta emprisonné plus d’un an. Son procès tourna court car aucune charge précise n’avait pu être retenue contre lui. Il fut finalement acquitté, le 10 juin 1907, mais L’Ecole moderne n’obtint pas l’autorisation de rouvrir ses portes.

 Francisco Ferrer décida alors de retourner à Paris et de donner une dimension internationale à son œuvre pédagogique. Cherchant à rattraper le temps perdu, il multiplia ses contacts et séjourna dans plusieurs capitales d’Europe occidentale. Secondé par Charles-Ange Laisant, soutenu par Sébastien Faure et Charles Malato, il fonda en avril 1908 la " Ligue internationale pour l’éducation rationnelle de l’enfance ". Elle acquit rapidement une grande audience dans les milieux progressistes européens et l’assentiment de diverses personnalités. Parmi celles-ci, il faut notamment citer Aristide Briand, Anatole France, Pierre Kropotkine et Paul Robin. Son organe, L’Ecole rénovée, fut d’abord mensuel puis hebdomadaire. Il parut d’avril 1908 à juillet 1909 et s’assura la collaboration de nombreux instituteurs, il compta neuf cents abonnés.

 Au printemps de 1909, alors qu’il se trouvait à Londres, Francisco Ferrer apprit que sa belle-sœur et sa nièce étaient gravement malades. Il revint en Espagne et projeta d’y rester jusqu’à la fin de l’été.

 La Catalogne fut bientôt en pleine effervescence car les réservistes venaient d’être mobilisés pour aller combattre au Maroc. A Barcelone, cette mesure impopulaire déclencha une émeute qui se transforma très vite en une véritable insurrection. Complètement débordés, les partis d’opposition se tinrent prudemment à l’écart du raz-de-marée. Le 26 juillet, les syndicats proclamèrent la grève générale mais ne parvinrent pas non plus à contrôler la situation. Des barricades furent érigées, des églises incendiées et quelques prêtres massacrés. "La semaine tragique", comme on l’a appelée, s’acheva le 31 juillet par une sévère répression qui fit une centaine de victimes. Avec l’appui des autorités ecclésiastiques, profondément choquées par les excès anticléricaux, le gouvernement d’Antonio Maura voulut profiter de l’occasion pour décapiter le mouvement ouvrier. Il proclama l’état de siège, établit la censure et ferma les écoles laïques. D’innombrables arrestations furent opérées dans tout le pays. Rien qu’en Catalogne, les tribunaux militaires jugèrent quelque deux mille personnes ; plusieurs d’entre elles furent exécutées dès le mois d’août. Sentant venir le danger, Francisco Ferrer s’apprêtait à quitter l’Espagne lorsqu’il fut arrêté, le 1er septembre 1909. Depuis son retour , il avait fait l’objet d’une surveillance constante et la police savait donc fort bien qu’on ne pouvait rien lui reprocher. Mais il était le bouc émissaire idéal : son passé, ses relations, ses voyages à l’étranger, son arrivée juste avant l’insurrection allaient permettre d’étayer la thèse du complot. Accusé d’être l’instigateur de "la semaine tragique", dénoncé comme tel par l’évêque de Barcelone et la presse de droite, Francisco Ferrer fut mis au secret et longuement interrogé. Pendant ce temps-là, ses amis déclenchaient une campagne internationale en sa faveur. Le gouvernement voulait aller vite et organiser son procès avant la convocation des Cortès, le 15 octobre. L’instruction fut donc expédiée. Le 3 octobre, Francisco Ferrer dut désigner un avocat sur une liste de huit officiers proposés à son choix. Celui-ci ne put examiner les six cents pages du dossier qu’à la veille de son procès.

 Le 9 octobre, Francisco Ferrer comparut devant le tribunal militaire de Barcelone, plus en spectateur qu’en acteur. Il fut, en effet, rarement interrogé et autorisé à prendre la parole. Bien que la lecture des dépositions à charge eût mis en évidence de nombreuses contradictions, ses juges ne procédèrent pas à l’audition des témoins.

 Malgré l’absence de preuves, Francisco Ferrer fut condamné à mort le 12 octobre 1909 et fusillé le lendemain matin, dans les fossés de Montjuich.

 Face à ses bourreaux, il s’écria : je suis innocent ! Vive L’Ecole moderne !

 La nouvelle de son exécution provoqua une explosion de colère dans le monde entier. Le jour même, toutes les capitales furent secouées par de violentes manifestations. Paris connut l’une de ses plus chaudes soirées. Surpris par l’ampleur de la réprobation, le gouvernement espagnol démissionna une semaine plus tard.

Localisez la rue Francisco Ferrer sur le plan interactif
Agenda de cette rubrique
  Mai 2012 
lmmjvsd
3013456
7910
141516171820
2122242627
282931123