En 1870, la rue Clémenceau était appelée rue de la Deûle. Elle relie la route nationale 41 aux installations des usines Kuhlmann dont la voie ferrée la parcourait sur toute sa longueur. Parfaitement rectiligne, elle offre, vue de la rue du Maréchal Foch, une perspective en profondeur aux yeux des promeneurs. C’est une décision du Conseil Municipal en date du 11 juin 1930 que lui fut attribué le nom de rue Georges Clémenceau que les Poilus surnommaient « Le Père La Victoire ».

Georges Benjamin Clémenceau, né le 28 septembre 1841 à Mouilleron-en-Pareds (Vendée) et mort le 24 novembre 1929 à Paris, est un journaliste et un homme politique français.
Georges Clémenceau naît le 28 septembre 1841 à Mouilleron-en-Pareds, petite bourgade vendéenne. « C’est au caractère vendéen que je dois le meilleur de mes qualités. Le courage, l’obstination têtue, la combativité ».
Sa mère est d’une famille protestante. Son père, Benjamin Clémenceau, a une grande influence sur lui ; c’est un républicain engagé qui s’investit en 1830 dans la lutte contre Charles X et plus tard contre Louis-Philippe. Arrêté par Napoléon III après la tentative d’assassinat par Felice Orsini, il est condamné à la déportation en Algérie, mais est libéré avant d’être embarqué à Marseille.
Après des études au lycée de Nantes, Georges Clémenceau obtient en 1858 un baccalauréat ès-lettres. Il choisit ensuite de se diriger, comme son père, vers des études de médecine, durant ses premières années d’études à Nantes. En 1861, il part poursuivre ses études à Paris où il fréquente des cercles artistiques et républicains dans le quartier latin. Il fonde également avec des camarades en décembre de cette année un hebdomadaire, Le Travail. Le 23 février 1862, il est arrêté par la police pour avoir apposé des affiches convoquant une manifestation. Il passe 77 jours dans la prison de Mazas.
Durant ses années d’études, Clémenceau participe encore à la création de plusieurs revues et écrit de nombreux articles. Il devient docteur en médecine le 13 mai 1865 avec une thèse intitulée De la génération des éléments anatomiques. En tant que jeune journaliste, il s’en prend violemment aux travaux de Louis Pasteur (qui n’était pas médecin). Toutefois, une fois les démonstrations de ce dernier effectuées et avalisées par Joseph Lister, il reconnaît de bonne grâce son erreur.
Le 25 juillet, il s’embarque pour l’Angleterre puis les États-Unis. Il trouve un poste d’enseignant dans un collège pour jeunes filles à Stamford (Connecticut) où il donne des cours de français et d’équitation. Il s’éprend alors d’une de ses élèves, Mary Plummer, qu’il épouse le 20 juin 1869, avec qui il a trois enfants et dont il divorce en 1891. Il revient le 26 juin 1869 et entreprend une carrière politique dans le camp des opposants à Napoléon III.
Suite à la défaite de Napoléon III à Sedan le 2 septembre 1870, une révolte se déclenche à Paris. Pendant cette « journée du Quatre Septembre », Clémenceau prend une part active dans la manifestation réclamant la fin de l’Empire. Le nouveau gouvernement nomme des maires provisoires dans les différents arrondissements de Paris. Clémenceau est placé à la tête du XVIIIe arrondissement. Le 5 novembre, à la suite d’élections, il conserve son poste. Le 8 février, il est élu député de la Seine au sein de la nouvelle Assemblée nationale.
En mars 1871, lors de l’insurrection de la Commune, Clémenceau reste à Paris. Il se met rapidement à dos les insurgés ainsi que le gouvernement versaillais qui l’accuse de passivité. Suite à l’échec de ses tentatives de médiation, il présente sa démission à l’Assemblée nationale le 27 mars et quitte Paris le 10 mai.
Revenu à Paris le 15 juin 1871, il se fait élire conseiller municipal de Clignancourt le 30 juillet 1871. Le 29 novembre 1875, il est élu président du Conseil municipal.
Son élection, le 20 février 1876, comme député de Paris à la Chambre marque le véritable début de sa carrière. Il se fait connaître petit à petit dans toute la France et s’impose comme le chef incontesté des républicains radicaux et de l’opposition d’extrême gauche. Ses premiers combats, développés durant ses premières années au Sénat, sont d’obtenir l’amnistie pour les « Communards », une révision de la Constitution rédigée par des républicains modérés et des monarchistes et la séparation de l’Église et de l’État. Pour asseoir encore davantage son influence politique, Clémenceau décide de fonder un journal. La Justice paraît pour la première fois le 13 janvier 1880. Le quotidien a un tirage relativement faible mais reçoit une certaine audience dans les milieux politiques.
Clémenceau acquiert le surnom de « Tigre » pour sa férocité, animal qu’il disait ne pas aimer (« Tout en mâchoire et peu de cervelle. Cela ne me ressemble pas »), et une réputation de « tombeur de ministères » : en 1881, il obtient la démission de celui conduit par Jules Ferry. Son action en faveur d’une assemblée unique contribue également à la démission du ministère de Gambetta en 1882. En incitant les députés à refuser le vote d’un budget pour une intervention militaire française sur le canal de Suez, il pousse le gouvernement de Freycinet à la démission. Son combat contre le ministre Jules Ferry aboutit le 30 mars 1885 à la démission de ce dernier après le résultat négatif des votes d’un budget pour les troupes françaises au Tonkin attaqué par l’armée chinoise.
Lors de ce débat, il se montre encore une fois farouchement opposé à la colonisation face à Jules Ferry qui déclarait :
« Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »
Clémenceau lui répondit en ces termes :
« Les races supérieures ont sur les races inférieures un droit qu’elles exercent et ce droit, par une transformation particulière, est en même temps un devoir de civilisation. Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! […] Je ne veux pas juger au fond la thèse qui a été apportée ici et qui n’est autre chose que la proclamation de la puissance de la force sur le Droit […] »
Il accula finalement Jules Ferry à la démission après l’affaire du Tonkin en 1885. Il est un opposant farouche des opportunistes, et siège à l’extrême-gauche de la Chambre des députés.
En 1885, Georges Clémenceau est élu conjointement dans le Var et à Paris. Il choisit de devenir député du Var, département dont la population vote de plus en plus à gauche, dans la circonscription de Draguignan. Il conserve ce poste, quoique avec une moins large majorité de suffrages, aux élections de 1889.
En 1886, Clémenceau imposa au cabinet Charles de Freycinet le général Georges Boulanger, au poste de Ministre de la Guerre.
Mais en 1888, Clémenceau est l’un des farouches défenseurs de la récente République contre le plébiscite, le césarisme de Boulanger. Ainsi en réaction contre le Boulangisme, il fonde avec Joffrin et Ranc la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen :
« À ces diverses manifestations de l’indignation républicaine provoquée par les débuts du boulangisme, il fallait une conclusion pratique. De tous côtés, on le comprit. D’abord, la jeunesse républicaine s’organisa en Ligue antiplébiscitaire, à laquelle firent aussitôt adhésion tous les républicains du Parlement et de la presse. Une autre Société se fonda bientôt, au milieu d’un profond mouvement d’enthousiasme, entre les nuances les plus diverses et jusqu’alors les plus divisées de l’opinion républicaines. Sur l’appel de MM. Clémenceau, Joffrin et Ranc, la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen s’organisait. »
Lissagaray, secrétaire de la Société y écrit donc toutes les réactions et nomme les acteurs de cette affaire dans Le bilan de Boulanger :
« Appartenant aux fractions diverses de la grande famille républicain, nous croyons qu’une entente entre tous ceux qui sont demeurés fidèles à la République est nécessaire pour mettre un terme à l’aventure boulangiste, si humiliante pour notre pays. [...] Nous fondons la Société des Droits de l’Homme et du Citoyen. Elle a pour objet la défense de la République, par la lutte sans merci contre toute entreprise de réaction de dictature. »
En 1892, dans le cadre de l’affaire de Panama, Clémenceau est mis en cause pour ses relations avec un homme, Cornelius Herz, qui achetait les votes de certains députés. On intente un procès contre lui, de fausses preuves sont produites mais Clémenceau est blanchi. Néanmoins, le mal est fait, sa réputation est entachée, la revanche de ses nombreux adversaires est en marche. En 1893, lors de la campagne électorale varoise, l’opposition utilise abondamment la rhétorique de l’homme vendu aux puissances étrangères, de l’escroc, du parvenu, sans pour autant étayer ces accusations d’aucune preuve concrète. Le 3 septembre 1893, au second tour des élections, Clémenceau est battu malgré le fameux discours de Salerne où il avait prononcé une phrase restée célèbre : « Où sont les millions ? »
L’échec électoral du 3 septembre 1893 force Clémenceau à se retirer un temps de la scène politique. Il se consacre dès lors davantage à l’écriture. Son expérience d’écrivain, de journaliste, et sa notoriété sont des atouts dont il tire profit pour faire face aux difficultés financières.
C’est par l’intermédiaire de l’affaire Dreyfus que Clémenceau revient au premier plan. Clémenceau qui est entré comme rédacteur à l’Aurore en octobre 1897, n’est pas au départ convaincu de l’innocence de Dreyfus (condamné au bagne en 1894). C’est l’acquittement d’Esterhazy (qui se révèle être le vrai coupable) le 11 janvier 1898 qui déclenche la crise. Le 13 janvier, Zola publie un article en première page de l’Aurore auquel Clémenceau trouve un titre choc : « J’accuse… ! » . Il lui dédicaça ainsi l’Iniquité : « À Zola, pour l’avoir suivi dans la bataille ». La même année, il publie un ouvrage particulièrement réaliste sur les moeurs de la communauté juive, Au pied du Sinaï.
Il plaide ensuite dans le procès intenté à Zola et au journal. Après l’échec du procès, ses articles sont presque quotidiens. Son engagement se maintient jusqu’à la révision du procès puis la grâce présidentielle dont bénéficie Dreyfus, et ce malgré les constantes attaques des conservateurs et des antisémites. En décembre 1899, Clémenceau quitte l’Aurore suite à des mésententes avec d’autres journalistes. Il crée alors un nouvel hebdomadaire : Le Bloc. Cet hebdomadaire a ceci de particulier que Clémenceau y écrit à peu près tout. Il paraît jusqu’au 15 mars 1902.
Le retour à la politique de Georges Clémenceau se fait grâce au réseau d’amitiés qu’il avait conservé mais aussi acquis par son action dreyfusarde. Aussi, lorsqu’une place de sénateur se libère dans le Var, nombreux sont ceux qui l’incitent à poser sa candidature et se déclarent prêts à la soutenir. Le 4 avril 1902, il est élu triomphalement. Ses premières années comme sénateur se caractérisent, selon les dires de ses collègues, par un certain assagissement de Clémenceau connu comme éternel opposant et perturbateur. Il reste cependant un ardent défenseur de la loi de séparation des Églises et de l’État ; il en fait le deuxième thème de son discours prononcé à la Roche-sur-Yon le 30 septembre 1906.
En mars 1906, après la victoire du Parti radical aux élections législatives, il est pour la première fois appelé à un poste ministériel. Il occupe alors la fonction de ministre de l’Intérieur. En octobre 1906, le Président du Conseil, Sarrien, malade, recommande au président Fallières Georges Clémenceau pour lui succéder.
Il accède ainsi le 25 octobre 1906 à la présidence du Conseil. Ses années à la tête du ministère de l’Intérieur et de la Présidence du Conseil se caractérisent par une importante réforme des polices et par une politique vigoureuse à l’égard des syndicats et des grévistes. Clémenceau se brouille durablement avec les socialistes, et particulièrement avec leur chef, Jean Jaurès.
Il s’illustre par sa férocité, à la fois contre le personnel politique qu’il estime peu quand il ne l’accable d’un profond mépris - ainsi quand il décide de retirer le portefeuille des Finances au vieux président Ribot : « Il est voûté, mais ce n’est pas un abri sûr » -, et contre les mouvements sociaux, réprimant dans le sang la grève des mineurs du Pas-de-Calais et la révolte des vignerons du Languedoc, ou quand il fait répandre par la presse le bruit qu’il a payé le billet de retour du « meneur » Marcelin Albert afin de le déconsidérer, ce qui lui vaut le surnom de briseur de grèves.
Il se donne lui-même le surnom de « premier flic de France ». Il soutient parallèlement la fondation de la police scientifique par Alphonse Bertillon et des Brigades du Tigre par Célestin Hennion.
Selon les termes de Jean-Baptiste Duroselle, « [la] chute [du gouvernement Clémenceau] présenta un caractère accidentel et fut liée à une incontestable maladresse tactique de sa part ». Le 20 juillet 1909, en effet, Clémenceau se refuse à répondre à des questions d’ordre technique sur la Marine posées par Delcassé, ancien président du Conseil que Clémenceau contribua à faire tomber, et fait voter un ordre du jour. Celui-ci est repoussé et Clémenceau démissionne.
Les années 1909-1912 constituent dans sa carrière une période d’accalmie. Il consacre son temps à des voyages, à des conférences, mais aussi à sa convalescence car, malade de la prostate, il subit en 1912 une douloureuse opération. Clémenceau n’en arrête pas pour autant son activité journalistique. Le 10 avril 1910 paraît le premier numéro du Journal du Var dont il est le créateur. Il se détache peu à peu de cette publication pendant les deux années qui suivent et le 6 mai 1913 paraît le premier numéro de L’Homme libre, journal parisien. Dans celui-ci il s’implique davantage et publie quotidiennement son éditorial.
Dans ses éditoriaux, Clémenceau s’intéresse de plus en plus à la politique étrangère et à des questions militaires, en même temps qu’il condamne le pacifisme socialiste. Pendant la Première Guerre mondiale, son journal est l’un des premiers à connaître la censure du gouvernement, exilé à Bordeaux. Il voit son article, dénonçant, à partir d’un fait divers, les insuffisances du service sanitaire aux armées, censuré par le gouvernement. Le journal est suspendu du 29 septembre au 7 octobre. Il change alors le titre de son quotidien en L’Homme enchaîné.
Pendant les années qui suivent, Clémenceau s’emploie à critiquer l’inefficacité du gouvernement et l’insuffisance des informations qu’il transmet, mais aussi à défendre l’importance du patriotisme et de l’union face au danger. Il fait aussi plusieurs visites sur le front en tant que président de la commission de l’Armée au Sénat.
En août 1916, Lucien Daudet lui adresse cette lettre ouverte : « Oh ! Comme je vous connais ! Votre élément, c’est le désastre national à condition de pouvoir y faire des mots. Vous appartenez à la génération absurde et aveugle qui, en 1870-71, guettait une ascension politique sur les malheurs de la patrie ».
L’homme enchaîné garde son nom jusqu’à l’accession de Clémenceau à la Présidence du Conseil, le 16 novembre 1917. Le 13 novembre en effet, le gouvernement Painlevé est tombé et le président Poincaré doit rapidement lui trouver un successeur. Il aurait eu alors à choisir entre Joseph Caillaux et Clémenceau. Sa préférence va à Clémenceau, qui est favorable à une victoire militaire, plutôt qu’à Caillaux, partisan d’une paix de compromis. Clémenceau devient ainsi à soixante-seize ans président du Conseil pour la deuxième fois, mais aussi ministre de la Guerre, ministère qu’il a tenu à garder pour lui seul (« La guerre est une chose trop sérieuse pour la laisser faire par des militaires », disait-il).
Au début de la Première Guerre mondiale, il est dans l’opposition, mais Raymond Poincaré qui pourtant ne l’apprécie guère, l’appelle en novembre 1917 à la tête du gouvernement. Il restaure la confiance, mettant tout en œuvre pour que la République soutienne le choc de cette guerre (Guillaume II prédisait justement le contraire, assurant que les démocraties – France et Royaume-Uni – s’effondreraient d’elles-mêmes si la guerre devait durer). « Ni trahison, ni demi-trahison : la guerre ! » proclame-t-il. Dans sa politique intérieure, Georges Clémenceau s’emploie à mater énergiquement toute tentative de révolte, de mutinerie ou de grève dans les usines. Il mène également une lutte énergique pour le soutien du moral des troupes. Pour ce faire, il pourchasse les pacifistes, les défaitistes et fait également pression sur la presse favorable à ces mouvements sans pour autant utiliser la censure. Il fait également arrêter Malvy et Joseph Caillaux, tous deux pour intelligence avec l’ennemi, dans le cadre de l’affaire du Bonnet rouge. Plus résolu et plus intransigeant que jamais, il devint un véritable dictateur (au sens antique du terme) et conduit une politique de salut public qui porte ses fruits l’année suivante. « Je fais la guerre, je fais toujours la guerre », dit-il le 8 mars 1918 à la tribune de l’Assemblée, pour résumer son jusqu’au-boutisme.
Churchill a dit de lui : « Dans la mesure où un simple mortel peut incarner un grand pays, Georges Clémenceau a été la France »
En d’autres temps, cet autoritarisme lui aurait valu la mise au ban du monde politique français. En la circonstance, il sort de l’épreuve nanti d’une grande popularité, tant chez les civils que parmi les poilus. Ses nombreuses visites au Front ne sont certes pas étrangères à cela. Soutenant le général Foch dans les heures critiques du printemps 1918, il impose sa marque profonde sur la dernière année du conflit. Plus que jamais, son surnom de « Tigre » est à la fois célèbre et mérité. À celui-ci vient s’ajouter celui de « Père la Victoire », qui résume à lui seul la part prise par lui au redressement de 1918, notamment pour son rôle dans la création du commandement unique, au mois de mars.
Clémenceau est chargé d’annoncer à la Chambre et au pays les conditions de l’armistice du 11 novembre 1918. Son surnom de « Père-la-Victoire » se transforma vite en l’ironique « Perd-la-Victoire » à cause de son opposition à l’annexion de la Sarre, et les très lourdes exigences financières imposées à l’Allemagne vaincue, qui explique qu’on ait dit de lui qu’il avait « gagné la Guerre mais perdu la Paix ».
L’année suivante et en compagnie du Président de la République, il entreprend un voyage triomphal dans l’Alsace et la Lorraine libérées. Clémenceau va représenter la France à la conférence de paix de Paris, il y défend une annexion par la France de la rive gauche du Rhin et exige de lourdes indemnités matérielles et financières. Poussé par une opinion publique traumatisée par la guerre (« Le boche doit payer »), ses exigences envers l’Allemagne sont en effet exorbitantes. Concessions territoriales et versement de réparations gigantesques sont les deux pans de son programme. Ses exigences se heurtent au refus du Royaume-Uni et des États-Unis, soucieux d’éviter la ruine complète de l’Allemagne, ce qui aboutit à un compromis bancal. Nombre d’historiens contemporains estiment que Clémenceau porte une certaine responsabilité dans les erreurs du traité de Versailles.
Le matin du 19 février 1919, l’anarchiste Émile Cottin lui tire dessus à trois reprises, sans le blesser grièvement. Une balle, jamais extraite, se loge dans l’omoplate à quelques millimètres de l’aorte. L’attentat déclenche dans la population et dans la presse une ferveur extraordinaire. L’enthousiasme populaire est exacerbé, on idolâtre Clémenceau. Il s’en sort finalement sans trop de dommage et intervient pour que l’auteur de l’attentat soit gracié. Six jours plus tard, il reprend ses activités, faisant preuve d’une santé remarquablement vigoureuse pour son âge. Il conserve d’ailleurs son poste de président du Conseil jusqu’en 1920.
En janvier 1920, Clémenceau qui aspirait désormais à une retraite paisible accepte que des amis soumettent sa candidature à la présidence de la République. C’est par orgueil qu’il ne se proposa pas lui-même et ne fut pas formellement candidat. Mais son âge inquiète les catholiques : un président si vieux, c’est la perspective d’obsèques civiles à l’Élysée.
Il commet la faute de narguer Aristide Briand en assurant que ce dernier « va battre la semelle pendant sept ans devant l’Élysée », c’est-à-dire qu’il ne serait pas ministre. Ses nombreux ennemis politiques s’accordent pour soutenir la candidature de son adversaire Paul Deschanel. Le 16 janvier a lieu un vote préparatoire à l’Assemblée nationale.
Deschanel, qu’il avait quelques années auparavant battu en duel, l’emporte d’une très courte majorité sur Clémenceau, qui retire alors à ses amis l’autorisation de poser sa candidature. Le 17, Deschanel remporte l’élection présidentielle à une très large majorité et le 18, Clémenceau présente la démission de son gouvernement.
Le 9 octobre 1921, il inaugure le Monument aux Morts de Mouilleron-en-Pareds, son village natal, et le 2 son propre monument, au centre du bourg de Sainte-Hermine (Vendée), le célèbre groupe sculpté sur place en deux ans par son ami le sculpteur François-Léon Sicard (Tours, 1862 - Paris, 1934), qui le représente debout sur un rocher avec plusieurs « poilus » : la statue, décapitée par les troupes d’Occupation - la tête est conservée à la « maison de Georges Clémenceau » de Saint-Vincent-sur-Jard a été restaurée.
Au proche village de Féole se trouve le logis médiéval de L’Aubraie de son grand-père (propriété privée), où il séjourna enfant.
À 79 ans, Clémenceau va désormais consacrer son temps à de longs voyages. Il visite ainsi l’Égypte, le Soudan, l’Inde, l’Asie du Sud-Est, au mois de septembre 1920, et les États-Unis à l’automne 1922. De retour de ses voyages, Clémenceau s’attelle à la rédaction de plusieurs ouvrages : Démosthène, Grandeur et Misères d’une victoire (où il défend, contre Poincaré et Foch, son action politique de 1917-1919 et évoque le risque du réarmement allemand en raison de l’abandon des garanties du traité de Versailles et de la politique d’apaisement de Briand) mais surtout un gros ouvrage de réflexion et de philosophie qui fut le but principal de ses vieux jours : Au soir de la Pensée (réflexion sur les changements qu’il a observés au cours de sa vie).
Il fréquente Basil Zaharoff, marchand d’armes millionnaire, « vieux Grec d’Odessa qui gagne cent mille francs par jour, fume les cigares les plus chers du monde, très beau, l’air d’un Tintoret, très généreux, splendide aventurier, roi secret de l’Europe » . Celui-ci lui procure chauffeur et Rolls-Royce afin de remplacer celle que lui avait offerte en 1917 le roi d’Angleterre en qualité de Président du Conseil, et qu’en conséquence le gouvernement français lui demanda de laisser à l’État en 1920. Le seul geste du Pouvoir envers lui - aucune pension ou indemnité - fut l’offre de la Médaille militaire, que déclina avec indignation, ce « simple civil qui n’est même pas un ancien gendarme ».
Fin 1923, à 82 ans, il rencontre Marguerite Baldensperger, de 40 ans sa cadette - « Je vous aiderai à vivre et vous m’aiderez à mourir » - épouse d’un professeur de littérature à la Sorbonne, à qui il écrit régulièrement jusqu’à ses derniers jours 668 lettres qui lui tiennent lieu de journal, et que son fils Pierre a publiées sous le titre Lettres à une Amie (Gallimard, 1970) ; elles révélèrent « un Clémenceau inconnu, attentif, courtois, plein de tendresse et d’égards (…) soudain ombrageux, irrité, tel qu’en lui-même l’amour ne l’a pas entièrement changé. ».
Après trois jours de maladie, il meurt à 88 ans à l’aube du 24 novembre 1929 d’une crise d’urémie à son domicile de la rue Franklin à Paris - ancienne « garçonnière » de Robert de Montesquiou - qu’il habita 35 ans et qui, mis en vente par les héritiers de sa propriétaire en 1926, fut alors secrètement acheté par un de ses fervents admirateurs, le milliardaire américain James Stuart Douglas (1868-1949).
« Pour mes obsèques, je ne veux que le strict minimum, c’est-à-dire moi ».
« Une terrasse plantée d’acacias qui domine le lit d’un ruisseau. Des arbres, beaucoup d’arbres. Quelque chose dans tout cela de simple et en même temps d’orgueilleux. Une sorte de paix des premiers âges (...) M. Clémenceau me montrant sa tombe : voilà la conclusion de votre livre : un trou et beaucoup de bruit pour rien ».
Le lendemain matin, conformément à son testament du 28 mars précédent qui excluait tout « cortège ni cérémonie d’aucune sorte », son corps - auprès duquel avait été placé selon ses instructions l’humble bouquet qui lui offrirent en Champagne le 6 juillet 1918 deux soldats d’avant-poste promis à la mort - fut transporté dans sa voiture et à 12 heures 30, arriva au « bois sacré » où reposait depuis 1897 son père, en présence de 200 gendarmes et de nombreux paysans accourus malgré les barrages routiers et la fermeture du chemin du manoir- ferme du « Colombier » à Mouchamps (Vendée), domaine où ses ancêtres vécurent du début du XVIIIe siècle à 1801.
Il fut porté en terre par son chauffeur Brabant, son valet de chambre Albert Boulin, deux fossoyeurs et deux paysans, sur le bord d’un ravin boisé dominant une boucle du Petit Lay, terrain donné à la commune en avril 1922 par Clémenceau et ses cinq frères et soeurs, dans une grande simplicité, celle des funérailles protestantes traditionnelles. Son exécuteur testamentaire fut son vieil ami Nicolas Pietri.
La copie de la Minerve casquée dite « de Samos » par Sicard surplombe les deux sépultures jumelles, sans dalles ni inscriptions, seulement entourées de grilles ombragées par un grand cèdre de l’Atlas, « arbre de La Liberté » planté en 1848 par son père.
Pendant de longues années, la commune de Montmartre fit fleurir la sépulture, de même que celle de Mouchamps le jour anniversaire de l’Armistice de 1918, et l’État, celui de sa mort (24 novembre).
Par décision ministérielle du 15 juillet 1998, les deux tombes, la stèle et l’allée d’accès furent inscrites à l’Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques.
Un de ses familiers, jeune lieutenant d’infanterie puis commandant et futur maréchal de France, Jean de Lattre de Tassigny — dont la pieuse mère disait chaque jour son chapelet depuis 1918 pour la conversion de Clémenceau — fut avec son épouse parmi ses rares amis vendéens à assister à ses obsèques. Clémenceau est connu pour ses nombreux duels (douze au total). Pour lui, le duel est l’accomplissement de la liberté individuelle garantie par la République. Les plus célèbres sont : le duel qui l’oppose à Paul Deschanel le 27 juillet 1894. Deschanel accuse Clémenceau de corruption dans le scandale de Panama. Il est blessé au front et à la paupière droite ; le duel contre Paul Déroulède, le 22 décembre 1892, pour les mêmes raisons, au pistolet.
« Vous n’avez pas crié « Vive la France ! » pour rien ! La France vivra et, au nom des Français, je jure qu’elle vivra victorieuse. Quand la victoire sera gagnée, et que justice sera faite, les Français viendront vous le dire ».
Vinrent s’incliner sur la tombe : en mai 1943, Erwin Rommel, le 12 mai 1946, Charles de Gaulle, en présence d’une foule estimée à 30 000 (ou 3 000 ?) personnes, et lors de visites officielles deux Présidents de La République Française (le 9 novembre 1951, le Président Vincent Auriol, et le 11 novembre 1987, le Président François Mitterrand, entouré de 300 personnes)et un ancien Président du Conseil et président du parti radical-socialiste (Edouard Herriot en 1955).
Sans se laisser submerger par son activité infatigable (y compris des duels à l’épée), il trouva aussi le temps d’être amateur d’art et fut le protecteur de Claude Monet et d’autres peintres, tels que Jean Peské. Il écrivit le livret d’opéra Le Voile du bonheur. Doté d’un humour certain, Clémenceau s’est régulièrement illustré par des propos sarcastiques concernant la France, sa société et ses voisins.
Clémenceau fut portraituré par Nadar (photographie reproduite plus haut), le caricaturiste Léandre, pourfendant symboliquement un « rond-de-cuir » (fusain aquarellé au musée Léandre de Montreuil-Bellay, Maine-et-Loire), Manet (huile sur toile 1879-1880, idem. - musée de Saô Paulo) et Rodin (buste en bronze, 1911, musée Rodin, Paris), après une séance de pose qu’il a lui-même dépeinte ainsi : « montant sur un escabeau pour faire des croquis du sommet de son crâne puis, s’accroupissant, pour mieux voir le bas de sa mâchoire, tout cela pour me faire une tête de général mogol ».
Un buste en terre cuite de Clémenceau fait face à celui de son ami et presque exact contemporain Claude Monet dans son l’atelier-salon du peintre à Giverny (Eure) ; c’est en effet Clémenceau qui l’encouragea, désemparé par la mort de sa femme et de son fils Jean et atteint de cataracte, à se faire opérer et à poursuivre ses recherches picturales, qui aboutirent à ses célèbres Décorations des Nymphéas, et c’est à son instigation que le peintre les offrit à son pays, le 12 avril 1922.
« Nous sommes fous tous les deux mais pas de la même folie. C’est pourquoi nous nous comprendrons bien jusqu’au bout ».
Clémenceau fréquenta aussi les peintres et graveurs Jean-François Raffaelli (1850-1924) et Eugène Carrière (1846-1906). Une exposition inconographique Clémenceau, du portrait à la caricature s’est tenu du 4 juillet au 29 septembre 1980 au Musée national des Deux Victoires de Mouchamps (Vendée), à l’occasion du cinquantenaire de sa mort.
Sa statue du rond-point des Champs-Élysées à Paris est due au sculpteur officiel François Cogné (1876-1952) ; des réductions en terre cuite ont été produites.
Son nom a été donné à un porte-avions français, en service de 1961 à 1997 ; lors de son dernier voyage le commandant du « Clem’ », comme l’appellent encore de vieux marins, vint mouiller entre l’île de Ré et la côte vendéenne et fit tirer une salve d’honneur afin de saluer symboliquement « Bel-Ebat » à Saint-Vincent-sur-Jard, la maison de vacances de Clémenceau. Il fut aussi donné à de nombreux lycées (Nantes, Montpellier…), collèges (Tulle…), avenues et rues françaises.
La longue et basse maison de pêcheur louée à partir de 1920 au commandant Luce de Trémont, châtelain à Avrillé (Vendée), un hobereau voisin, afin d’y passer la moitié de l’année, ce qu’il appelait sa « bicoque » ou son « château horizontal », abritant vieux meubles familiaux, objets personnels et livres, fut achetée par l’État et transformée en une sorte de maison du souvenir, gérée par la Caisse Nationale des Monuments Historiques et des Sites.
L’appartement parisien, devenu propriété américaine, fut transformé en musée en 1931 et géré par une fondation qui reçut des trois héritiers de Clémenceau les meubles et objets s’y trouvant à sa mort. Demeuré ouvert pendant la seconde Guerre Mondiale, il fut visité par les troupes d’Occupation, dont le Feldmarschal von Stuepnagel.
Son fils, Michel Clémenceau (1873-1964), homme politique de la Quatrième République résistant, déporté et interné en 1940-1945, à qui son père avait dédicacé ainsi un de ses ouvrages : « A mon fils, qui aura des devoirs après ma mort », rassembla de nombreux souvenirs et objets d’art lui ayant appartenu dans la résidence qu’il se fit bâtir en 1927 à Moret-sur-Loing (Seine-et-Marne), nommée « La Grange-Batelière » et la légua à sa jeune épouse.
En novembre 1997, l’Association des Maires de Vendée a organisé l’exposition itinérante du riche fonds documentaire et iconographique du collectionneur vendéen Octave Fort - dont les archives du général Mordacq, chef du cabinet militaire de Clémenceau de 1917 à 1920- sous le titre Clémenceau, cet inconnu.
En 2005, l’État a acquis la maison natale de Clémenceau à Mouilleron-en-Pareds (Vendée), située à deux rues de celle de Jean de Lattre de Tassigny, qui sont réunies dans le projet global musée national des Deux-Victoires / Clémenceau-de Lattre, héritier du musée-mémorial créé en 1959 dans la mairie à l’initiative de la maréchale de Lattre et d’André Malraux.
L’Institut vendéen Clémenceau-de Lattre, association d’amis du musée, a son siège dans cette commune.
Auparavant, le 13 février de la même année, la succession de sa bru, Madeleine Michel-Clémenceau, mit aux enchères publiques en 250 lots le contenu de du « musée Clémenceau », dont une partie de la collection d’art asiatique du Tigre à qui en 1922, en remerciement de sa réception en Vendée, le prince héritier du Japon Hiro-Hito, âgé de 11 ans, envoya deux bannières en soie peintes de carpes, qui devinrent le signal de sa présence pour les pêcheurs - et « un ivoire millénaire figurant la déesse des eaux », dons personnels du couple impérial.
Lors de cette vente, l’État préempta certains souvenirs et documents historiques.
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